La sélection du « Grand Voyage » pour de nombreux prix et le dynamisme de la Région Grand Est m’ont conduit ces deux dernières années à multiplier les rencontres scolaires, aussi bien au collège qu’en primaire et au lycée. En réalité, cela fait vingt cinq ans que je visite toutes sortes d’établissements, que j’écoute, réponds, échange avec les élèves. J’ai donc eu l’occasion de constater changements et évolutions, ainsi que quelques permanences – parmi celles-ci, la difficulté d’appartenir au monde rural, ou encore l’importance de l’environnement familial dans le développement culturel de l’enfant.
Baisse du niveau scolaire, embarras croissant des élèves confrontés à l’écrit, difficulté à rester concentré, à consentir à l’effort. Tout cela est réel. Mais le changement majeur de ces dernières années reste à mon sens la place prépondérante prise par l’image chez les enfants, caractérisée par l’omniprésence des écrans. Nous ne sommes qu’au début du phénomène, aussi est-il trop tôt pour en constater les implications ; nul doute par contre qu’elles seront profondes, on ne passe pas impunément d’une culture des mots à une culture des images. De la possibilité d’une réflexion (les mots s’adressent d’abord à notre intelligence) au diktat des réactions (les images s’adressent surtout à nos émotions). De la singularité (les mots exigent d’être transfigurés par des référents intimes) à l’uniformité (les images s’offrent d’elles-mêmes en tant qu’elles-mêmes). Je confesse ne pas être objectif, appartenant à l’ancien monde ; peut-être que le nouveau sera simplement différent, ni meilleur ni pire ? Ce que je vois sur le « terrain » cependant ne me pousse pas à l’euphorie. Et m’a fait prendre conscience d’une rupture inédite – d’une autre disparité.
Celle-ci résulte de la manière dont les parents parviennent à gérer l’utilisation et le temps d’écran de leurs enfants. Je crois que c’est une inégalité nouvelle, car elle transcende les milieux sociaux. Parents trop occupés, dépassés, mal informés, eux-mêmes pris au piège des écrans. Ou bien parents attentifs, déterminés, capables de montrer l’exemple : il existe aujourd’hui des enfants et des adolescents qui parviennent à échapper à l’hégémonie des jeux videos, des films youtube, des streaming, des réseaux sociaux, à sanctuariser un temps nécessaire pour s’enrichir et se diversifier. C’est sur ce plan là sans doute que tout se jouera.
« Peut-être distinguera-t-on à la fin de ce siècle deux classes d’hommes, les uns formés par la télévision, les autres par la lecture » écrivait Ernst Jünger en 1981. Trente cinq ans plus tard – le mot écran remplaçant celui trop réducteur de télévision – cette prophétie semble se réaliser. Faut-il se préparer à quitter la terre à bord d’un vaisseau spatial à tête de mort ? « Les seigneurs du monde craignaient qu’un sursaut d’orgueil ne pousse l’humanité à relever la tête. Alors, par le truchement de l’abêtisseur mondio-visuel, ils bloquèrent les pensées. L’homme d’aujourd’hui est asservi, et comme il ne réfléchit plus, il se croit heureux. Moi, Albator et mon équipage, nous avons échappé à cette mise aux fers morale. » (Albator 78, épisode 1, Le pavillon noir).