Printemps 2024. Je termine l’écriture d’un récit de voyage fictionnel très littéraire, tiré de mes pérégrinations en Syrie en 2015, et le propose dès septembre à plusieurs éditeurs. Après une succession de refus, je trouve enfin, en décembre, une éditrice enthousiaste aux Presses de la Cité (Editis) : contrat signé, à-valoir reçu, texte retravaillé et finalisé en février 2025. Alors que mon livre est sur le point de partir en composition, et qu’il est déjà annoncé sur certaines plateformes pour mai 2025, la direction générale des Presses de la Cité, sous pression de la direction commerciale inquiète des retours négatifs des libraires (qui jugent mon récit, sans l’avoir lu, difficile à vendre), décide de ne pas le publier. Mon éditrice est en larmes quand elle m’annonce la nouvelle. Le contrat est unilatéralement rompu, sans que je puisse plaider ma cause.
Je bénéficie bien sûr d’une rétrocession expresse de mes droits, de la conservation de mon à-valoir au titre de dédommagement et d’une lettre de regrets, très correcte, de la direction générale. Mais est-ce suffisant ? Bien sûr que non. Comme je l’ai dit dans ma première confiden(s)e, un écrivain attend d’être publié. Et la rencontre entre un auteur et un éditeur, sur un ouvrage singulier comme celui-là, n’arrive qu’une seule fois. Je peux toujours reprendre mon bâton de pèlerin et recommencer mes prospections éditoriales, ce ne sera pas pareil.
Est-ce que je suis en colère ? Non. Mais je suis déçu. Déçu pour mon éditrice, qui croyait dans mon texte et m’a aidé à le rendre encore meilleur. Déçu pour mon récit, qui aurait pu, je crois, apporter un éclairage stimulant sur la Syrie telle qu’elle devient aujourd’hui. Et puis déçu par une direction éditoriale, qui en suivant un avis purement commercial, s’est privée du champ des possibles qui entoure chaque œuvre – et qui rend si passionnants nos métiers. Déçu enfin par les libraires qui croulent sous les nouveautés et sont obligés de faire des choix, mais qui ont décidé malgré eux, sans le savoir, du destin de mon livre.
Je n’en veux à personne, chacun a ses propres intérêts, ses propres peines, ses propres espérances ; chacun, dans un contexte général et particulier difficile, fait ce qu’il peut. N’empêche que pour la première fois depuis vingt-cinq ans, j’ai le sentiment que la grande chaîne du livre, celle qui devrait préserver dans une solidarité active chacun de ses acteurs parce que chaque acteur est organiquement nécessaire à sa survie, s’est inexorablement fracturée. J’ai appris qu’un écrivain ne peut plus accorder sa pleine confiance à son éditeur, et que la liberté de création, déjà malmenée par diverses formes de censure, est suspendue à des arbitrages commerciaux…
Montjoie !