Confiden[s]e 3

Le 26 décembre dernier disparaissait Pierre Bordage. C’était non seulement un monument de la littérature de l’imaginaire (le terme de science-fiction est trop restrictif – je pense notamment à son incroyable trilogie de fantasy historiqueL’Enjomineur) et un immense écrivain, mais aussi un homme simple, amical et attentionné. Je le retrouvais en salon chaque fois avec plaisir et je veux croire qu’il en était de même pour lui. J’ai le souvenir de quelques moments privilégiés, discussions à table, plaisanteries de stand et airs de banjo en fin de soirée ; je les garde précieusement pour moi.

J’ai rencontré Pierre pour la première fois en 2001. Le premier tome du Livre des Etoiles était tout juste sorti (ou allait bientôt sortir, je ne sais plus, ce n’est pas important). J’avais découvert et dévoré Les Guerriers du silence peu de temps auparavant. Et voilà que je tombais par hasard sur cette information : Pierre Bordage dédicaçait le premier volet d’une nouvelle trilogie, L’Evangile du Serpent, le soir même au forum de la Fnac de Valence. Ni une ni deux, j’ai emprunté une voiture et fait la route dans un état second, en croisant les doigts pour qu’il reste de la place. Je suis entré en courant dans la Fnac. Stupeur, le forum était presque vide. J’ai regardé ma montre mais non, les apparences n’étaient pas trompeuses. Il était donc possible d’être l’auteur des fabuleux Guerriers du silence et de s’adresser à un public clairsemé (essentiellement composé de vendeurs Fnac chargés de faire la claque) dans l’indifférence des chalands. J’allais méditer cette expérience capitale plus tard. J’étais trop heureux d’avoir Pierre Bordage pour moi tout seul ou presque. C’est là que nous avons échangé nos premiers mots. Et que j’ai compris que le monde littéraire, en tout cas dans ses marges, abritait quelques grands hommes au contact desquels on devenait meilleur.

Merci pour tout, cher Pierre, et bon voyage, où qu’il t’emmène.

Quelques jours plus tard, le 31 décembre, c’est Francis Hallé qui nous quittait. Un autre grand monsieur, de la science tout court cette fois. Botaniste, biologiste, il s’est fait connaître du grand public grâce à son radeau des cimes, mis au point pour étudier la canopée tropicale. C’était un amoureux passionné de la chose végétale, un immense connaisseur des arbres et un défenseur acharné des forêts primaires. Je reste fasciné par ses intuitions géniales et son érudition à la fois poétique et accessible. J’ai eu la chance de le rencontrer en septembre 2024 au salon savoyard « Livres en Marches ». Je lui ai timidement demandé de dédicacer l’ouvrage que mon ami Alexis Jenni lui a consacré chez Paulsen, Un naturaliste sur le toit de la forêt ; nous avons échangé quelques phrases, je lui ai fait part de mon admiration (il a souri comme un enfant pendant qu’il dessinait un wapa dans mon livre) ; je suis profondément heureux d’avoir croisé sa route, même fugitivement. Et je me dis que le jour de sa mort, les arbres du monde entier ont sûrement agité leurs branches pour un dernier adieu.